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samedi 8 août 2009

pages blanches

Colette est certainement une de mes amies les plus chères, un des âmes avec lesquelles je suis le plus en communication, en toute simplicité.
Notre rencontre était amusante : comme j'arrivais à l'hôtel pour trois jours d'enregistrement (et c'était à l'époque où les enregistrements me mettaient encore plus mal à l'aise qu'ils ne le font aujourd'hui : j'étais donc perclu de peur), l'organiste me présente "Colette, une amie". Je lui ai répondu : "vous faîtes un beau métier, madame". Nous ne nous sommes plus quittés. C'était aussi simple que ça. C'était il y a 4 ans.
Je dois à Colette des remerciements éternels pour m'avoir fait retourner dans les musées - et y prendre plaisir ! j'avais, pour je ne sais quelle raison, développé un complexe face aux musées, comme d'autres face à la musique classique : trop compliqué pour moi, pas assez de culture, trop grand pour ne pas m'y perdre. Comme j'accompagnais Colette à une expo Bonnard au Musée d'Art Moderne, le choc, l'immense choc : non seulement je n'étais pas perdu, mais ça me faisait plaisir, mais je pouvais dire que tel ou tel tableau me touchait plus et pour quelle raison - je n'étais donc pas le crétin fini que je m'imaginais être, et ça a été une révélation. Depuis je hante les musées pendant des heures, libre de m'ennuyer devant un chef d'oeuvre, de traverser une salle au pas de course ou de m'extasier devant un tout petit tableau dans un coin, d'y revenir plusieurs fois et de l'emporter dans mon coeur en trophée.

Après l'avoir fait avec les musées, Colette réussira-t-elle à me réconcilier avec la poésie ?! je reçois de temps en temps par la poste un livre, juste pour le plaisir de faire plaisir. C'est toujours un livre de Christian Bobin, que Colette admire passionnément. Un petit livre, d'une centaine de pages, avec beaucoup de blanc dedans - d'espace pour rêver, sans doute.
J'ai reçu il y a quelques semaines un nouveau livre de Christian Bobin, La Dame blanche. Je l'ai ouvert avant-hier - et quel choc ! je suis tombé sur le personnage d'Emily Dickinson, dont je connaissais seulement le nom (elle a été maintes fois mise en musique). Ce petit livre la met en scène, dans une biographie poétique et éparse, posant une ligne ici, un paragraphe là, pour composer un portrait en camaïeu de blancs de cette dame blanche comme un lys. Et me voici désormais hameçonné, voulant en savoir plus - et lire des poèmes d'Emily Dickinson.
Peut-être cette rencontre tournera-t-elle court, mais j'ai la sensation que ce livre va marquer pour moi un moment important de ma vie. Je le devrai à Colette, encore une fois.

Christian Bobin, La Dame blanche ; Gallimard, collection Folio ; 125 pages, 4,30 €.

samedi 4 juillet 2009

en boule

Le truc le pire qui puisse vous arriver, c'est qu'un ami cher, sachant votre goût immodéré pour la lecture, vous dise "tu devrais lire ce livre, c'est vraiment super" - et de le détester, de le haïr du plus profond de vous. Le livre, pas l'ami.
C'est ce qui m'est arrivé avec L'Elégance du Hérisson, de Muriel Barbery. Le problème, c'est que plusieurs amis m'ont parlé laudativement de ce livre. Méfiant, j'ai fait une entorse à ma règle de toujours acheter les livres que je lis et je l'ai emprunté à une amie, pleine de goût, et toute frissonnante de la lecture qu'elle venait de terminer. Bon.
Et là, patatras : je déteste, du plus profond de moi, cette histoire faussement naïve et très énervante d'une concierge si-belle-à-l-intérieur qui lit beaucoup en se faisant passer pour une pauvresse, et qui sera démasquée par une jeune habitante de son immeuble et un riche japonais qui vient d'y emménager. Et qui mourra, bêtement, au moment où elle aurait pu se révéler. Voilà, c'est dit : ce livre a été vendu à 345 000 exemplaires, "hérisson" devenant synonyme de "grand tirage surprise" au cours des rentrées littéraires suivantes. Je ne comprends pas pourquoi cet engouement et même, chose rarissime, la lecture de ce court roman m'exaspère tellement que je saute des pages.
Je viens de voir que ce Hérisson vient de paraître en poche, et même qu'on l'a adapté au cinéma. Il est bien entendu hors de question que j'aille voir le film, mais je reste stupide face à tant de succès : est-ce que j'aurais raté quelque chose ? est-ce que quelqu'un qui a aimé cet opus pourrait me dire pourquoi, m'en dire du bien - m'aider à comprendre ?...

mardi 28 avril 2009

Les Bienveillantes

C'est peut-être la plus grande force de cet énorme roman que de réussir à se glisser dans les interstices de la réalité historique pour bâtir une fiction. L'histoire, on la connaît à grands traits : ce livre serait les mémoires d'un commandant SS, homme cultivé et raisonnable, une sorte de journal de guerre décrivant méthodiquement quatre ans de campagnes. Peut-être croiserai-je le lieutenant Maximilien Aue dans mes futures lectures sur les massacres antisémites - mais je préfère croire à la fiction, une fiction qui colle au plus près à une réalité historique.
Car c'est le pari fou de ce premier roman (comment peut-on entreprendre, comme premier travail littéraire, un texte de 1400 pages aussi compliqué ?...) : restituer quasi exactement quatre ans de la seconde guerre mondiale, vu par le prisme d'un homme, comme une sorte de Guerre et Paix de la Seconde Guerre. Je suis certain qu'on pourrait ouvrir des livres d'histoire pour trouver sans faute toute la liste des chefs des différentes brigades, des opérations et des mouvements que ces Bienveillantes chroniquent - et je suis sûr qu'il y aura, très vite, des éditions commentées et archi-documentées de ce grand livre, pour, sinon tenter d'en expliquer le mystère, du moins en proclamer la grande méticulosité historiographique, sans oublier ces dizaines de pages passionnantes sur la grammaire des langues caucasiennes... 
Mais il y a aussi dans ce texte un second plan à peine supportable - comme dans Guerre et Paix, une grande histoire d'amour, mais c'est d'un amour incestueux dont il s'agit ici. Les soixante pages de l'Air (le roman est découpé selon les mouvements d'une suite française, musique dont il est question de manière récurrente dans le roman), narrant les phantasmes incestueux d'Aue, sont parmi les plus insupportables du livre, et c'est au tour du lecteur d'avoir envie de vomir.
Il est d'une banalité affligeante d'écrire qu'on ne sort pas indemne d'une telle lecture : comment pourrait-on lire un roman de 1400 pages sur ce sujet en le restant ? Les Bienveillantes, au-delà de son immense difficulté (et de son absence totale de concession faite au lecteur qui s'y engage, ne serait-ce que pour affronter ces pages sans presqu'un seul interstice), est à l'évidence un des plus importants textes de la littérature française contemporaine, qui pose beaucoup plus de questions qu'il n'apporte de réponse, et qui a la force de nous soulever pour nous forcer à regarder cette noirceur qui est en nous, de par notre culture.

Jonathan Littell, Les Bienveillantes ; Gallimard, collection Folio ; 1390 pages, 12,10 euro

dimanche 15 mars 2009

Les Matriochkas

J'aime vraiment beaucoup Violaine. Je ne saurais précisément dire pourquoi je me suis toujours senti bien, et en confiance, avec elle. J'aime sa manière d'être, de chanter : simple et sensible.
Violaine m'a donc invité, il y a trois semaines environ, à dîner chez elle, avec quelques amis : deux collègues et une de ses anciennes amies, retrouvées grâce à Facebook - comme quoi ça a bien du bon, ce réseau...
Nous voici donc dînant (magnifiquement) ensemble. L'amie en question disant qu'elle était totalement incapable de chanter, Violaine répliquant qu'elle serait pour sa part bien incapable d'écrire une seule page de roman, alors elles étaient quittes - j'ai donc compris que Stéphanie écrivait.
Je me suis conséquemment documenté sur son travail - et j'ai découvert qu'elle avait, pour son premier roman, Les Matriochkas, travaillé sur le judaïsme et la déportation. Puisque ça collait parfaitement avec mon thème du moment, je me suis empressé de lire ce roman, couronné de plusieurs prix.
Stéphanie Janicot a tissé dans ce texte une trame autour du souvenir et de la culpabilité, offrant une nouvelle pierre à la technique de l'histoire racontée sous plusieurs points de vue, qui chacun éclaire et enrichit l'autre (les deux grandes réussites du genre étant, parmi celles que je connais, L'Eté meurtrier de Sébastien Japrisot et Le Cercle de la Croix, de Iain Pears). Ca commence très simplement, d'une manière très quotidienne, mais rapidement on est absorbé et passionné par ce mélange de passé et de présent, par la recherche de Werner, jeune étudiant allemand tombé par hasard chez une vieille juive, quarante ans après la guerre. Même s'il n'y est qu'à peine question de cruauté, je ne me suis pas tant éloigné de mon thème (et quand bien même !) tant ce texte pose d'autres questions, en particulier celle des motivations propres à chaque action, montrant que tout n'est jamais noir ou blanc, et que la palette des gris est infinie, et subtile.
Les Matriochkas est un texte très touchant, où les éventuelles pistes attendues se révèlent, tour de force, inattendues (impossible d'en dire plus sans en dire trop !).
Une bien belle lecture, que je dois à Violaine et que j'espère contribuer ainsi à partager.

Stéphanie Janicot, Les Matriochkas ; Le Livre de Poche, 216 pages, 5,50 €.

samedi 14 mars 2009

Salon du Livre

La crise a quelques effets positifs : on achète plus de capotes, on va plus au cinéma et on achète plus de livres - j'ai entendu cette dernière statistique à l'occasion de l'ouverture du Salon du Livre, disant que le livre continue de bien se vendre. Même si nous, gens du spectacle vivant, pâtissons très largement de la diminution des crédits, savoir que la culture, dans son sens le plus large, constitue un refuge auquel les gens pensent quand tout devient plus dur autour d'eux ne peut que me réjouir, et me conforter dans l'idée que la culture a un rôle important à jouer, même si elle n'est pas directement génératrice de richesses...
L'autre chose vue à l'occasion de l'ouverture du Salon du Livre, c'est l'apparition du livre électronique. Et là mes poils se hérissent sur mon dos : nous faudra-t-il bientôt lire sans plus tenir un livre ? moi qui ai encore des disques noirs et un agenda en papier, moi qui prends un plaisir physique à choisir mes livres et à les toucher ensuite en les lisant, moi qui prends un soin presque maniaque de mes livres, allant jusqu'à les enrouler dans du papier pour que leurs coins ne cassent pas lorsque je les transporte dans mon sac - je n'ai pas envie de télécharger mon livre sur internet et d'en tourner les pages à la souris... je sais, je suis un vieux con. Mais j'assume.

mardi 10 mars 2009

re-

J'ai déjà dit à plusieurs reprises ma passion pour les livres, et ma difficulté à n'en choisir qu'un à lire... Inutile de dire qu'il y en a des centaines que je ne lirai jamais faute de temps - mais, comme disait monsieur Andesmas, lire un livre c'est accepter qu'on ignore des dizaines d'autres.
Alors comme relire ?! comment, quand on a une avidité de découvertes nouvelles, accepter (même si c'est un plaisir) de relire une oeuvre, des consacrer des dizaines d'heures d'un temps rare et précieux ?
La chanson de Bécaud me revient souvent en mémoire qui dit que "même en cent ans, je n'aurai pas le temps" - pas le temps de lire tous les livres, de voir tous les films, d'écouter tous les disques... quel temps puis-je alors trouver pour parcourir de nouveau un livre, revoir un film ou réécouter un disque ? et pourtant, comment vivre sans relire Dostoïevski, sans revoir les films de Renoir ou réécouter les concertos de Beethoven par Serkin ? comment tout faire ?

vendredi 6 mars 2009

études sur la cruauté

D'habitude, mes lectures sont tous azimuts, sans suite, portées au gré de mes envies devant les tables des libraires. J'aime bien quand des livres me disent "lis-moi". Ce que je fais, donc - parfois pour mon malheur (Le Verrou de Muriel Cerf, que j'ai arrêté au bout de 400 pages environ, tellement c'était impossible de continuer...), souvent pour mon bonheur.
C'est donc, il y a un mois, Ombres sur l'Hudson, d'Isaac Bashevis Singer, qui m'a tendu les bras depuis la table de ma librairie. Je l'ai saisi et lu. Et là, un grand sujet m'a sauté à la gueule, littéralement : la cruauté. Ombres sur l'Hudson a été écrit en 1957 et est sensé se dérouler en 1947, au sortir de la guerre. Il pose fortement la question de comment peut-on continuer à être juif, comment peut-on à la fois être encore vivant et encore croyant après ce qui s'est passé ?...
Et moi, qui est pourtant été informé sur le sujet et ai même poussé ma connaissance un peu plus avant que mes cours d'histoire du lycée - voilà que je découvre cette question : comment a-t-on pu être nazi ? comment, plus généralement, peut-être être cruel au point de vivre dans un tel système.
Du coup, et pour la première fois de ma vie certainement, impossible de dévier de cet axe de lecture. Et des titres de livres d'arriver à ma mémoire, preuve s'il en fallait que ce sujet ne m'était donc pas si étranger que je le croyais.
J'ai donc ensuite lu Si c'est un homme, de Primo Levi. Le récit simple et digne d'un ancien détenu du camp d'Auschwitz, qui a survécu à l'horrible vie du camp et vécu sa libération. On sait tous les millions de morts, les exécutions barbares et sommaires (et Singer en parle à de très nombreuses reprises dans Ombres sur l'Hudson) - mais je ne savais pas la déshumanisation que ce système avait engendré. J'imaginais bien entendu une vie atrocement difficile - mais avec des détenus ayant conservé un instinct de vie sociale, d'humanité. C'est ça qui est le plus fascinant, d'une fascination morbide, dans Si c'est un homme : la description d'une vie rendue dure par les allemands, mais surtout par les autres détenus - pas la moindre solidarité dans ce monde où chacun pouvait mourir n'importe quand, sans raison. C'est extrêmement dur. C'est une lecture presqu'insupportable.
Qui me fait mieux comprendre ces images de Nuit et brouillard d'Alain Resnais, prises par les soviétiques à la libération d'Auschwitz de détenus bien entendu hâves et épuisés - mais totalement immobiles et apathiques. J'aurais imaginé qu'ils auraient sauté de joie - je comprends maintenant pourquoi ce silence et cette stupeur. C'est très difficile.
Il est désormais temps pour moi d'ouvrir Les Bienveillantes, de Jonathan Littell, cet énorme roman qui fit tant parler de lui à sa sortie parce qu'il donne la parole à un officier nazi et montre, semble-t-il, la machine de l'intérieur. Peut-être trouverai-je une réponse à mon interrogation sur la cruauté, sur ce plaisir de faire souffrir que nous savons bien tous avoir en nous - pour torturer une limace ou une souris quand on est petit, actes qui nous réjouissent bien plus qu'on ne saurait l'avouer.
Je ne sais pas si j'irai jusqu'au bout de ma démarche mais je le crois. Il me faudra ensuite voir les huit heures de Shoah de Claude Lanzmann, enregistré il y a quelques mois lorsqu'il repassa à la télévision, les quatre de Nurenberg de Frédéric Rossif, voir cette Vague de Dennis Gansel qui, semble-t-il, montre le fonctionnement d'un régime autoritaire, puis peut-être relire Soljénitsyne - et creuser ce trou en moi, pour comprendre pourquoi ce sujet m'intrigue autant. Comme disait Samuel, la prise de conscience n'est pas que dans la philosophie : j'attends beaucoup de cette manière inédite pour moi d'introspection...

Isaac Bashevis Singer, Ombres sur l'Hudson ; Folio, 10,60€.
Primo Levi, Si c'est un homme ; Presses Pocket, 315 pages, 5,90€.

mercredi 11 février 2009

déception

Je ne fais jamais ça. D'habitude, quand j'ai aimé un auteur, je ne lis surtout pas d'autre livre de lui : je note son nom dans un coin de ma tête et je me dis que le jour où je ne saurai plus quoi lire je n'aurai qu'à lire un autre livre de lui. Ce qui fait que je me retrouve avec sous le coude une liste d'auteurs, qui sont comme une poire pour une soif qui ne viendra jamais - comment ne plus savoir quoi lire quand on veut tout lire ?!... inventaire à la Prévert : Jean Rouaud, Haruki Murakami, Ryû Murakami, Harry Mulisch, Arthur Schnitzler, John Irving, Robert Penn Warren, Francis Scott Fitzgerald, Honoré de Balzac, Margaret Atwood, Marguerite Yourcenar. J'en oublie certainement des dizaines.
Je ne le fais jamais mais j'avais tellement aimé le Blessés de Percival Everett que, l'ayant à peine fini, j'ai couru acheter un autre texte d'icelui : Désert américain. Et, las, ça n'est pas bien du tout, mais alors pas du tout. Un homme, en route pour se suicider, se tue dans un accident de voiture dans lequel il est décapité. Mais, au moment de son enterrement, il ressuscite - et sa résurrection va le mettre au centre du monde, des convoitises et des fanatismes. Je crois, très immodestement, que, raconté comme ça, ce roman peut paraître intriguant. Mais non : il se répète de bout en bout, les situations sensées être cocasses ne sont qu'à peine drôles, et on se demande souvent quand tout cela va finir.
Alors que Blessés est un tel chef d'oeuvre d'équilibre et d'humanité...
Je vais peut-être continuer à allonger ma liste d'auteurs à lire un jour, pour m'éviter de telles déceptions !...

Percival Everett, Désert américain ; Actes Sud collection Babel ; 317 pages, 8,50 euro

samedi 17 janvier 2009

Percival Everett, Blessés

Comme je l'ai déjà si souvent dit, je suis un amoureux de livres et de littérature. C'est pour ça qu'un des cadeaux les plus précieux qu'on puisse me faire c'est m'offrir "le dernier livre que j'ai adoré" : c'est fabuleux de découvrir ce qui a ému ou fasciné un ou une ami(e), et, partant, de nouveaéux univers. C'est en tout cas pour moi un cadeau vraiment précieux qu'on m'offre en me faisant partager une passion.
Mathilde m'a offert pour mon anniversaire trois livres de ses derniers "coups de coeur". Allez savoir pourquoi, mais l'un d'entre eux m'a tout de suite donné envie de l'ouvrir et de le lire : Blessés, de Percival Everett. Sont-ce les deux chevaux qui se cabrent sur la couverture ? certainement un peu. Est-ce le titre, ce simple adjectif ? certainement aussi. Allez savoir pourquoi un livre vous invite plus qu'un autre à le lire...
Je viens de terminer Blessés. C'est magnifique. De ces livres qui ne parlent pas beaucoup, qui laissent des zones d'ombre pour que le lecteur puisse s'y projeter, s'y investir peut-être aussi. Où les personnages ne sont pas des héros mais des gens qui composent du mieux possible avec leur existence. Blessés raconte une petite histoire, autour de John Hunt, noir quadragénaire qui élève des chevaux à l'écart des hommes et que les hommes vont rattraper. Une dizaine de personnages à peine composent ce grand petit récit, où on nous donne beaucoup à penser.
Blessés fait penser à un certain, et beau, cinéma américain. Ça pourrait être Fargo, ou surtout No Country for old Men, tous les deux des frères Coen : de ces films où on parle peu, et dans lesquels un drame atroce se noue petit à petit, comme dans une tragédie grecque, pour éclore dans les derniers instants, inéluctable. Quand le générique tombe, quand la dernière page se tourne, c'est brutalement. Le spectateur/lecteur est au milieu du chemin : à lui de comprendre ce que tout cela signifie. C'est de la littérature, ou du cinéma, qui rend intelligent et, surtout, sensible.

Percival Everett, Blessés ; Actes Sud collection Babel ; 271 pages, 7,50 euro.

mardi 14 octobre 2008

bien bel ami !



Je l'ai déjà dit : je vis avec le livre, avec l'objet livre, une passion quasi charnelle.
J'aime être attiré par un livre, le prendre dans mes mains, regarder son dos, l'ouvrir enfin, avoir envie de poser mes doigts sur ses pages et de me plonger dedans - un vrai acte sensuel, vous dis-je... Je crois, tout bien réfléchi, que j'aime presqu'autant ça que la lecture (trop longue, souvent : non que je m'y ennuie, mais il y a tellement d'autres livres que je voudrais lire aussi que le combat est sans espoir, il restera toujours un livre que je voudrais lire mais que je ne lirai pas...) - et, lorsque j'ai longtemps désiré un livre, que je suis retourné le voir plusieurs fois, que je me suis fait envie tellement fort : c'est un moment fantastique de l'avoir enfin - pour le plus souvent attendre de le lire !
J'ai enfin complété ma collection des contes de Maupassant (ces textes tellement courts et géniaux), dans la complète et attirante édition de La Pochothèque, et je suis comme un gamin au pied du sapin, impatient de les ouvrir mais tellement content de les regarder...

Contes de Guy de Maupassant en trois volumes :
Contes Parisiens
Contes Normands
Contes cruels et fantastiques
Le Livre de Poche, collection La Pochothèque ; 19, 20 & 22 euro.

mardi 30 septembre 2008

moderne Princesse

C'est drôle la mémoire : je n'imaginais pas me souvenir de ce petit passage de Proust mais en fait si ! Il est un moment dans Le Côté de Guermantes où le Narrateur se rend compte qu'il s'est trompé sur le compte de sa servante, Françoise, et que son langage qu'il tenait pour "parsemé d'erreurs" est en fait comme une sorte de ressurgissement d'un parler plus ancien, et conclut en disant que Françoise est "en réalité la contemporaine de ces Français de jadis" (édition Folio, page 18) - eh bien je me suis rendu compte que ma grand-mère (pas cette mamie-là, mon autre mamie) est aussi une contemporaine des français de jadis...
En effet, j'ai toujours tenu pour patoisante la tournure "hier au soir" que ma grand-mère utilise souvent : eh bien v'là-t'y pas que je la retrouve sous la plume, vraiment pas patoisante, de Madame de La Fayette dans La Princesse de Clèves... Mamie, tu es une grande dame.

Car voilà : je relis La Princesse de Clèves, 17 ans (17 ans...) après l'avoir étudié en classe de seconde (seconde 1, c'est marqué en première page...). J'en avais gardé un bon souvenir et il me souvient de m'être dit que j'aurais bien envie de le relire un jour : c'est la seule raison que je vois pour que ce volume scolaire soit toujours dans ma bibliothèque, et non encaissé chez ma mère.
Relire La Princesse de Clèves semble être un acte anti-sarkozyste ces temps-ci : après que notre auguste Président en a dit, et redit, pis que pendre, il me semblait bon de retourner juger à la source.
D'autant que deux films sont sortis la semaine dernière qui, il n'y a pas de hasard, l'évoquent, brièvement (le livre que lit la soeur d'Agathe dans Parlez-moi de la pluie d'Agnès Jaoui n'est autre que... La Princesse de Clèves !) ou plus directement : ainsi La belle Personne de Christophe Honoré que j'ai vu avec un très grand plaisir. J'aime bien Christophe Honoré : il fait des films où les gens parlent comme on ne parle jamais dans la vraie vie, et où ils vivent des situations improbables qui émeuvent pourtant tout le monde... je me disais en voyant La belle Personne qu'Honoré serait bien le Truffaut de notre temps, et Louis Garrel son Léaud. Il est là Nemours, professeur d'italien qui tombe amoureux de Junie aux dépens de Grégoire Leprince-Ringuet (autrefois son petit amant en slip rouge...) - et il est bon, Louis Garrel. Le film est doux et triste, moderne malgré son parler impossible : oui, j'aime bien Christophe Honoré.
Et la vraie Princesse alors ? tous mes copains cinélivrophiles me disent "oui, il faut que je le relise" : moi je suis le courageux qui s'y est collé. Eh bien, c'est simple : quel chef d'oeuvre ! quelles délices merveilleuses offrent ce petit texte. Alors oui, c'est un monde dans lequel il faut entrer, cette courtoisie si chère au 17ème siècle, ces sentiments qui ne sont qu'à peine exprimés ou contenus mais qui brûlent si fort, en fait. C'est vrai, Président : on est loin de TF1, la Star Ac', Jean-Marie Bigard ou Christian Clavier - mais peut-être prendre un peu de recul ou, sans mauvais jeu de mots, de hauteur, n'est pas, de temps en temps, une mauvaise chose. Peut-être que madame de La Fayette emmerdera 9 futurs postiers sur 10 - mais le 10ème, croyez-moi, il aura découvert un monde fabuleux qu'il ne soupçonnait certainement pas et qui l'émerveillera profondément. Il aura eu la chance de lire cette splendeur :
Quelque application qu'elle eût à éviter ses regards et à lui parler moins qu'à un autre, il lui échappait de certaines choses qui partaient d'un premier mouvement, qui faisaient juger à ce prince qu'il ne lui était pas indifférent.
Oui : beaucoup plus de délicatesse que dans une photo à Disneyland - mais je sais de quel côté je préfère être...

samedi 6 septembre 2008

Le Roman de Ferrare

Qui aime les livres et ne connaît pas Les Cahiers de Colette, rue Rambuteau à Paris, rate quelque chose : une des belles librairies de Paris, avec une cheftaine libraire (très) haute en couleurs, et surtout un lieu où les vendeurs connaissent les livres et savent donc ce qu'ils ont à vous vendre, prenant même le temps de le faire - une perle, quoi...
C'est donc Colette qui, un jour d'errance livresque, me voyant tiquer sur ce gros livre (que ce soit dit : j'adore les gros livres, même si je mets ensuite des semaines à les lire...), me demande si je connais. Devant ma réponse négative, elle me le colle quasiment dans les mains, me disant "vous allez adorer". Deux ans bientôt que ce gros Quarto Gallimard veillait sur l'étagère des "non lus" (et de ce fait non classés) de ma bibliothèque, m'invitant au phantasme.
Devant le planning de l'été, j'ai décidé que l'heure était venue de m'y plonger avec délices - et c'est Colette qui avait raison : ce gros livre est tout simplement fabuleux.
Ce gros livre, c'est Le Roman de Ferrare de Giorgio Bassani, une sorte de Recherche du Ferrare perdu... C'est une somme à plusieurs titres : déjà parce que ça fait plus de 700 pages en grand format écrit bien petit, et surtout parce que Bassani y a réuni toute sa production en prose (c'était un très grand poète), soit six textes de forme et de nature très différentes avec un personnage central : la ville de Ferrare. Pas celle du temps de la splendeur de la cour d'Este : celle du XXème siècle, avant et après la grande fracture du fascisme et de la persécution des juifs.
Six textes : deux recueils de nouvelles, trois romans courts et un roman plus long, le plus célèbre de son auteur : Le Jardin des Finzi-Contini. Si les formes changent, perdure une prose absolument magnifique, complexe et exigeante, mais terriblement enivrante - et passionnante. Certains textes sont, par leur brièveté, claquants comme des gifles (Derrière la porte, terrifiante nouvelle semble-t-il autobiographique...) ou d'autres, s'inspirant du Nouveau Roman français (Le Héron), nous laissent dériver dans le malaise.
On peut lire Le Roman de Ferrare en continu ou en fragments (encore que je ne sais pas si chaque texte est publié séparément) : les textes ne sont ni chronologiques ni consécutifs, pas même dans la fausse autobiographie, à la première personne, que constituent les second, troisième et quatrième volumes - un personnage est évoqué d'un roman à un autre, mais souvent en manière d'anecdote plus que de référence. La lecture au long cours de ce Roman (dans cette magnifique édition de semi-poche, Quarto Gallimard : la couverture est belle et solide, la typographie belle et on peut, du fait de la reliure souple et de l'épaisseur du volume, lire à livre ouvert, sans tenir les pages) offre cependant une plongée dans une écriture magnifique, des textes très forts et donne, tout simplement, envie de se rendre à Ferrare.

Giorgio Bassani, Le Roman de Ferrare, Quarto Gallimard ; 752 pages, 25€.

vendredi 5 septembre 2008

retrouvailles mauriaciennes

Je suis un grand lecteur et, partant, j'achète beaucoup de livres. Mais je déteste abîmer mes livres et, du coup, je déteste acheter des livres abîmés : c'est donc rarissime que j'achète des livres d'occasion.
C'est pourtant ce qui m'est arrivé il y a une dizaine de jours à Toulouse : sur un marché, un livre m'a tendu les mains et m'a dit "achète-moi". Je l'ai fait. C'était rien d'autre qu'un petit livre de poche, édition que je n'aime pas beaucoup d'habitude - mais son odeur de vieux livre et de bibliothèque s'accordait bien avec le nom de son auteur : François Mauriac, qui sent lui-même beaucoup la vieille bibliothèque...
Il faut dire que pendant mes études de Lettres, j'ai étudié deux années de suite Mauriac, avec un prof dont les cours étaient prêts depuis 10 ou 15 ans, et qui ne faisait même pas semblant de les adapter. Bernard Chochon s'appelait l'inénarrable, et sous sa conduite, Mauriac avait tout d'un vieux catho verbeux.
C'est donc fort surpris que j'ai acheté La Fin de la Nuit, de François Mauriac, dans une édition du Lirve de Poche datée de 1963. Un joli livre avec une tête de femme peinte sur la couverture, et dans la couverture duquel il est écrit "le Livre de Poche paraît toutes les semaines".
Il paraît que ce livre était une manière de suite à Thérèse Desqueyroux, autre roman mauriacien qu'il me semblait bien avoir lu - mais il y a tellement longtemps que je suis allé chez le bouquiniste le plus proche pour l'acheter et le relire (l'expérience prouvera que je l'avais déjà, survivance d'une autre époque où, visiblement, j'avais déjà bien aimé ce texte).
Eh bien voilà, que ce soit dit : Bernard Chochon, acceptez mes plus plates excuses : François Mauriac n'est pas le vieux con verbeux que vous nous avez présenté. Il est au contraire, dans Thérèse Desqueyroux, un magnifique compositeur d'intrigue (Thérèse, qui n'a pas été reconnue coupable de l'empoisonnement de son mari, prépare dans la voiture qui la ramène vers celui-ci son explication, et sa défense) et, dans La Fin de la Nuit, où l'on retrouve une Thérèse vieillie et mourante en prise avec les dernières affres de la passion amoureuse, un très fin observateur de l'âme humaine.
Ni ici ni là aucun Dieu salvateur, aucun vieux christianisme ranci (il me souvient d'un Mystère Frontenac particulièrement pénible à ce sujet...) - mais au contraire une prose d'une limpidité et d'une beauté vraiment remarquable. Je suis heureux d'avoir renoué avec François Mauriac, et j'ai hâte de me replonger dans d'autres de ses romans.
Tout ça grâce à un vieux Livre de Poche acheté sur un marché toulousain un matin d'enregistrement...

lundi 9 juin 2008

petit sorcier

C'est Gilles qui m'a le premier encouragé à lire Harry Potter, après que je lui aie dit que je n'aime pas la science-fiction. Il m'a répondu que je passais vraiment à côté de quelque chose de formidable - alors, comme je considère Gilles comme l'homme le plus cultivé et de bon goût que je connais, je me suis fait offrir le collection complète, en plusieurs Noëls. Et je l'ai lue intégralement.
Deux mois et près de 4500 pages plus tard, je dis haut et fort que c'est vraiment remarquable, et que le succès de J.K.Rowlings n'est vraiment pas usurpé.
Bon : Harry Potter, ça commence un peu comme Le Club des Cinq au pays de la Magie, et il faut bien attendre le troisième des sept volumes pour que ça devienne un peu intéressant - faut-il rappeler que ces aventures sont destinées à des enfants à partir de 9 ans ?!... mais une fois attrapé le troisième volume, et même si le cinquième supporterait allégrement un coupe de trois cents pages - on ne peut plus décrocher.
Ce qui est véritablement fascinant dans cette imposante série, c'est de se rendre compte dans les derniers volumes que tout était en place dès les premières lignes, que rien n'avait été laissé au hasard dès le début - et que le phénoménal succès n'a certainement pas amélioré l'histoire, qui était de toute façon en béton armé. C'est vraiment une élaboration que je trouve assez parfaite : petit à petit, des aventures qu'on croyait closes se relient entr'elles et trouvent une nouvelle cohérence. Cette série est, au minimum, un jeu d'esprit prodigieux et véritablement époustouflant - tenir avec brio sur une aussi longue course !...
En plus, ma copine Aurélie, qui connaît tellement bien les fées et les elfes qu'elle écrit sa thèse sur ce sujet, dit que madame Rowlings est inattaquable au niveau de la mythologie féerique - et on côtoie souvent des préoccupations philosophiques majeures de l'existence : il est en particulier beaucoup question de la mort dans Harry Potter, et de choix. Mais aussi, et c'est ça qui est drôle et agréable, du premier baiser et des techniques de drague. Tout ce qui fait la vie d'un ado, en quelque sorte !
Je comprends désormais pourquoi tant d'adultes ont cédé (certains avec exagération, je le reconnais : ainsi ce collègue qui m'a dit avoir relu chacun des volumes à la sortie du suivant...) aux charmes du petit sorcier. Je comprends aussi ce minuscule petit garçon que j'avais vu dans le bus, il y a environ quatre ans, tirer de son sac à dos avec une évidente gourmandise un livre probablement aussi lourd que lui - un Harry Potter -: qui d'autre fait lire avec gourmandise des livres de mille pages à des jeunes enfants ?...

vendredi 16 mai 2008

Eau-de-Feu

Je ne suis pas du genre à lire le dernier Modiano ou le dernier Nancy Huston. De toute façon je ne lis qu'en poche : ça prend moins de place à ranger et surtout c'est moins cher - ce qui, quand on est un gros lecteur, doublé d'un rapia, n'est pas un moindre argument.
Mais là, j'ai lu le dernier Nourissier. En espérant que ce ne soit pas le dernier dernier... François Nourissier a plus de 80 ans et une santé moyenne, alors...
En fait, j'ai lu une bouleversante interview de l'écrivain dans un magazine, L'Express je crois, "mis à ma disposition" dans une chambre d'hôtel, le mois dernier. Nourissier y racontait sa difficulté à travailler avec la maladie, sa volonté de continuer pour "tirer encore dix ou vingt bonnes pages de ces mains" - et le déclin de sa femme dans l'alcoolisme, la noirceur de cette déchéance qui est le sujet du texte publié.
Pas vraiment un roman, donc. Pas non plus une autobiographie, puisque l'épouse est travestie en Reine et l'époux, et écrivain, en Burgonde. C'est une suite de récits courts, comme autant de chapitres dont les lignes pourraient se lire à part du reste du livre. Ils décrivent l'alcool, ses errances, les rémissions et les suspicions de l'autre, celui qui regarde - et surtout la responsabilité d'icelui, comment l'alcool festif peut devenir un ennemi absolu lorsqu'il devient addictif. Ce livre questionne beaucoup et, comme on dit, sans concession, le couple, le long cours du couple - et le vieillissement, les retranchements successifs que d'autres décrivent : "je suis dans une soustraction" dit Nourissier. De tout ça naît un livre bouleversant, dur et fort.

François Nourissier, Eau-de-Feu, NRF Gallimard ; 181 pages, 15,90 €

mardi 22 avril 2008

gourmandise

Aujourd'hui dans le métro j'ai vu une jeune femme lire avec gourmandise un livre. Elle venait visiblement tout juste de l'acheter (La Fêlure, de Francis Scott Fitzgerald), et on sentait dans sa manière de tenir le livre, de le toucher, d'en lire avidement les premières pages - qu'elle n'en pouvait plus de désir, que ce livre était l'objet le plus cher à ses yeux en cet instant, et qu'elle se réjouissait d'avance du plaisir qu'elle pensait y trouver.
(Il faut dire au passage que c'est purement génial, Fitzgerald : j'avais pris il y a quelques années un plaisir fou à lire un recueil de nouvelles, Un Diamant gros comme le Ritz, très bien constitué et annoté, dans une édition truffée de fautes de frappe...)

Ca me rappelle un jour où, dans un café du Marais, j'avais vu un jeune mec commencer à lire La Chartreuse de Parme de Stendhal - là aussi un de mes grands grands bonheurs littéraires. J'enviais ce garçon qui ne savait pas quel plaisir fantastique qu'il allait avoir (enfin j'espère - ça a peut-être été un pensum pour lui...), et j'avais envie d'aller lui dire "mon garçon, tu vas t'en mettre jusque-là de bonheur avec ce livre".

J'aime tellement les livres que j'aimerais pouvoir convaincre ceux qui ne lisent pas de le faire. J'avais entendu un jour Hubert Nyssen, le fondateur des Editions Actes Sud, dire qu'il avait choisi le velin de ses éditions d'une douce couleur crême pour le confort des yeux et "doux comme une peau de fesses" - eh bien pour moi c'est ça le livre : d'abord et avant tout la jouissance physique et intellectuelle de le désirer, de tenir l'objet, d'en caresser les pages, de l'aimer d'abord avec l'oeil, avant même de commencer à le lire. Et puis de me faire embarquer par ce qu'il y a dedans...


Francis Scott Fitzgerald, Un Diamant gros comme le Ritz, Robert Laffont "Bibliothèque Pavillons" ; 826 pages, 11,90€
Stendhal, La Chartreuse de Parme

lundi 21 janvier 2008

sacerdoce zolien

C'est en effet ainsi que j'appelle, à part moi, ma traversée des Rougon-Macquart de Zola, "l'histoire naturelle et sociale d'une famille".
Personne ne me l'a imposé, ce sacerdoce : j'ai toujours été fasciné par les grandes sommes, les oeuvres tellement imposantes qu'elle nécessitent une vie pour la parachever - Proust, Balzac, Dostoïesvki, Zola ou Wagner, dans un autre genre, sont de longue date un objet de fascination pour moi.
C'est donc moi tout seul qui ai eu envie de gravir une fois dans ma vie cette montagne de 20 romans, de les lire dans l'ordre et dans un temps assez rapproché (pour me souvenir des personnages récurrents, en particulier).
J'y vais à mon rythme. Au début, en octobre 2006, mon idée était de lire les 20 romans à la suite, sans pause. Et puis je me suis rendu compte que c'était impossible, déjà parce que je ne peux pas résister à l'appel des autres livres que je vois dans les librairies et qui me crient "lis-moi" dès que j'entre, et aussi parce que c'est trop lourd, trop dur, trop noir - et que ça n'a tout bonnement pas été conçu ainsi !

J'ai donc, en 15 mois désormais, lu 12 des volumes des Rougon. En étant le plus souvent totalement fasciné, horrifié et enthousiaste - et une seule fois vraiment énervé.
J'ai terminé la semaine dernière La Joie de vivre. L'avantage d'une intégrale c'est qu'on ne lit pas seulement les romans que tout le monde connaît, mais aussi ceux dont on ignore l'existence a priori : La Conquête de Plassans en est un autre magnifique exemple. Parce que je trouve qu'ils ne sont pas les moindres de la série : moins spectaculaires probablement, moins documentaires - mais très beaux, du fait même du secret de leur approche.
La Joie de vivre raconte l'histoire de Pauline Quenu, croisée enfant dans Le Ventre de Paris, orpheline recueillie à 10 ans par la famille de son oncle et qui va, évidemment (on est chez Zola, où le monde n'est jamais rose !), aller de renoncement en renoncement.
Ce roman est très fascinant parce qu'il se déroule en un seul lieu, la maison des Chanteau à Bonneville, petit village de pêcheurs. La mer à ses pieds, qui dévore lentement le village. Zola réussit à faire rentrer toute son action dans cette unique maison, à quelques scènes d'extérieur près.
Il y est question de la jeune fille à la fin du 19ème, à travers deux personnages opposés, deux visages féminins. Il y est question de l'apparition des règles, de l'éducation - de l'enfantement aussi, dans une scène assez insoutenable...
Je vois bien tout les défauts, tout ce qui irrite les détracteurs de Zola : les animaux qui sont portraiturés comme des hommes, les ficelles un peu grosses du récit, les exagérations... mais Zola était "le poète de la vidange", comme disait Proust : cette Joie de vivre est une jolie fleur sortie de ce cloaque.

dimanche 18 novembre 2007

polars doux

Quand j'étais à la Fac de Lettres, j'avais dans l'idée que la littérature contemporaine ne valait même pas la peine qu'on s'y intéresse. Idée qui a perduré longtemps après la fin de mes études.
Puis j'ai eu dans l'idée que la littérature française contemporaine ne valait pas la peine qu'on s'y intéresse. Idée qui perdure un peu. "Mais quand même", me suis-je dit : et j'ai, il y a quelques semaines tout juste, foncé vers ma librairie pour acheter quelques romans d'auteurs français vivants, pour voir un peu et me faire un idée en-dehors de mon a priori...
Comme le hasard, qui n'existe pas, fait toujours bien les choses, j'ai acheté trois romans qui se ressemblent par leur thématique : ce sont tous les trois des sortes de polars - disons des romans où les personnages enquêtent. Mais l'objet de cette enquête n'est pas au centre de l'action et c'est bien plutôt l'enquêteur qui est au centre de l'action et, du coup, de sa propre enquête.
Prenons donc Rue des Boutiques Obscures, de Patrick Modiano : le narrateur décide, après des années d'amnésie, de retrouver qui il fut, et qui ont été les gens qui ont fait son ancienne vie. J'aime le swing lent et enivrant des textes de Modiano, cette présence constante d'un Paris suranné et disparu, ces gens qui courent après un passé hypothétique - finalement, qui est le narrateur importe peu : c'est les pistes suivies qui sont passionnantes.
Prenons ensuite La cliente, de Pierre Assouline : un biographe, dans le cadre de ses travaux de recherche, tombe sur une lettre anonyme dénonçant, en pleine Occupation, des membres de sa famille, morts en déportation. Le narrateur retrouve l'auteur de cette lettre, cette fameuse cliente, et cherche à savoir pourquoi elle dénonça. Là, c'est les détours, qui nous montrent diverses faces de la même action, qui sont passionnants, et qui font finalement froid dans le dos, pour tellement de raisons, successivement. Ce texte est remarquable, en ce qu'il multiplie les points de vue sur cette dénonciation et, partant, les impressions qu'on éprouve successivement, nous lecteurs, à l'égard de cette cliente. On lit le roman les yeux écarquillés, horrifié.
Prenons enfin Les Âmes grises, de Philippe Claudel. Vingt ans après, un narrateur nous dit la vérité sur un meurtre d'enfant, commis en pleine Grande Guerre à quelques centaines de mètres de la ligne de front. J'aime beaucoup Claudel parce que chaque phrase qu'il écrit est pour moi comme une caresse sur une joue, délicate et prenante. Dans ce roman se tressent deux temps, celui de l'histoire et celui de la raconter, et plusieurs niveaux de récits, sur l'enquête concernant le meurtre bien sûr, mais aussi sur l'histoire de tous ces gens et, en premier lieu, celle du narrateur - qui se dévoile ainsi petit-à-petit. Pour moi, c'est un livre magnifique parce que simplement compliqué, si cet oxymore m'est permis - mais je ne vois pas comment dire autrement ma fascination pour ce récit complexe et profond.

Patrick Modiano, Rue des Boutiques Obscures (Prix Goncourt 1978), éditions Folio ; 251 pages, 4,85€
Pierre Assouline, La cliente, éditions Folio ; 190 pages, 4,85€
Philippe Claudel, Les Âmes grises, Le Livre de Poche ; 280 pages, 6,50€

samedi 20 octobre 2007

Passagère du Silence

Tous ceux qui aiment les livres aiment que les gens qu'ils aiment leur offrent les livres qu'ils ont aimés - vous me suivez ?! parce qu'on aime tous savoir ce qui a ému ou intrigué ceux qui nous sont chers, parce que ça nous offre une occasion merveilleuse de nous rapprocher encore d'eux.
Alors, quand Ludovic, fasciné par la calligraphie, m'a offert Passagère du Silence, de Fabienne Verdier, j'ai été content de pouvoir un peu approcher le grand mystère qu'était la calligraphie chinoise pour moi (ben oui, écrire des lettres, en quoi ça pouvait être un art, me demandais-je).
Dans les années 80, cette jeune peintre est allée étudier la calligraphie en Chine Populaire et ce livre raconte, avant tout, son voyage et son installation - sur le mode épique.
Le plus beau chapitre est bien entendu L'Enseignement du Maître, et ceux qui le suivent immédiatement, tout le coeur du livre : où l'on voit cette jeune femme européenne apprendre lentement au contact d'un vieux maître cet art presqu'exclusivement resté chinois durant les millénaires. Où l'on voit surtout une école d'existence, une ascèse et une force de conviction dans son travail qui sont, pour moi au moins, une leçon passionnante.
Ce n'est pas simplement un récit de voyage que cette Passagère, mais bien une clef pour entrer dans un univers, dans un mode de pensée et de travail tellement éloigné du nôtre, tellement profond - j'ai vraiment tout pariculièrement aimé certaines de ces pages sur l'abnégation, le renoncement - l'exaspération !


Fabienne Verdier, Passagère du Silence, Le Livre de Poche ; 311 pages, 6,50€