Qui aime les livres et ne connaît pas Les Cahiers de Colette, rue Rambuteau à Paris, rate quelque chose : une des belles librairies de Paris, avec une cheftaine libraire (très) haute en couleurs, et surtout un lieu où les vendeurs connaissent les livres et savent donc ce qu'ils ont à vous vendre, prenant même le temps de le faire - une perle, quoi...
C'est donc Colette qui, un jour d'errance livresque, me voyant tiquer sur ce gros livre (que ce soit dit : j'adore les gros livres, même si je mets ensuite des semaines à les lire...), me demande si je connais. Devant ma réponse négative, elle me le colle quasiment dans les mains, me disant "vous allez adorer". Deux ans bientôt que ce gros Quarto Gallimard veillait sur l'étagère des "non lus" (et de ce fait non classés) de ma bibliothèque, m'invitant au phantasme.
Devant le planning de l'été, j'ai décidé que l'heure était venue de m'y plonger avec délices - et c'est Colette qui avait raison : ce gros livre est tout simplement fabuleux.
Ce gros livre, c'est Le Roman de Ferrare de Giorgio Bassani, une sorte de Recherche du Ferrare perdu... C'est une somme à plusieurs titres : déjà parce que ça fait plus de 700 pages en grand format écrit bien petit, et surtout parce que Bassani y a réuni toute sa production en prose (c'était un très grand poète), soit six textes de forme et de nature très différentes avec un personnage central : la ville de Ferrare. Pas celle du temps de la splendeur de la cour d'Este : celle du XXème siècle, avant et après la grande fracture du fascisme et de la persécution des juifs.
Six textes : deux recueils de nouvelles, trois romans courts et un roman plus long, le plus célèbre de son auteur : Le Jardin des Finzi-Contini. Si les formes changent, perdure une prose absolument magnifique, complexe et exigeante, mais terriblement enivrante - et passionnante. Certains textes sont, par leur brièveté, claquants comme des gifles (Derrière la porte, terrifiante nouvelle semble-t-il autobiographique...) ou d'autres, s'inspirant du Nouveau Roman français (Le Héron), nous laissent dériver dans le malaise.
On peut lire Le Roman de Ferrare en continu ou en fragments (encore que je ne sais pas si chaque texte est publié séparément) : les textes ne sont ni chronologiques ni consécutifs, pas même dans la fausse autobiographie, à la première personne, que constituent les second, troisième et quatrième volumes - un personnage est évoqué d'un roman à un autre, mais souvent en manière d'anecdote plus que de référence. La lecture au long cours de ce Roman (dans cette magnifique édition de semi-poche, Quarto Gallimard : la couverture est belle et solide, la typographie belle et on peut, du fait de la reliure souple et de l'épaisseur du volume, lire à livre ouvert, sans tenir les pages) offre cependant une plongée dans une écriture magnifique, des textes très forts et donne, tout simplement, envie de se rendre à Ferrare.
Giorgio Bassani, Le Roman de Ferrare, Quarto Gallimard ; 752 pages, 25€.
samedi 6 septembre 2008
vendredi 5 septembre 2008
retrouvailles mauriaciennes
Je suis un grand lecteur et, partant, j'achète beaucoup de livres. Mais je déteste abîmer mes livres et, du coup, je déteste acheter des livres abîmés : c'est donc rarissime que j'achète des livres d'occasion.
C'est pourtant ce qui m'est arrivé il y a une dizaine de jours à Toulouse : sur un marché, un livre m'a tendu les mains et m'a dit "achète-moi". Je l'ai fait. C'était rien d'autre qu'un petit livre de poche, édition que je n'aime pas beaucoup d'habitude - mais son odeur de vieux livre et de bibliothèque s'accordait bien avec le nom de son auteur : François Mauriac, qui sent lui-même beaucoup la vieille bibliothèque...
Il faut dire que pendant mes études de Lettres, j'ai étudié deux années de suite Mauriac, avec un prof dont les cours étaient prêts depuis 10 ou 15 ans, et qui ne faisait même pas semblant de les adapter. Bernard Chochon s'appelait l'inénarrable, et sous sa conduite, Mauriac avait tout d'un vieux catho verbeux.
C'est donc fort surpris que j'ai acheté La Fin de la Nuit, de François Mauriac, dans une édition du Lirve de Poche datée de 1963. Un joli livre avec une tête de femme peinte sur la couverture, et dans la couverture duquel il est écrit "le Livre de Poche paraît toutes les semaines".
Il paraît que ce livre était une manière de suite à Thérèse Desqueyroux, autre roman mauriacien qu'il me semblait bien avoir lu - mais il y a tellement longtemps que je suis allé chez le bouquiniste le plus proche pour l'acheter et le relire (l'expérience prouvera que je l'avais déjà, survivance d'une autre époque où, visiblement, j'avais déjà bien aimé ce texte).
Eh bien voilà, que ce soit dit : Bernard Chochon, acceptez mes plus plates excuses : François Mauriac n'est pas le vieux con verbeux que vous nous avez présenté. Il est au contraire, dans Thérèse Desqueyroux, un magnifique compositeur d'intrigue (Thérèse, qui n'a pas été reconnue coupable de l'empoisonnement de son mari, prépare dans la voiture qui la ramène vers celui-ci son explication, et sa défense) et, dans La Fin de la Nuit, où l'on retrouve une Thérèse vieillie et mourante en prise avec les dernières affres de la passion amoureuse, un très fin observateur de l'âme humaine.
Ni ici ni là aucun Dieu salvateur, aucun vieux christianisme ranci (il me souvient d'un Mystère Frontenac particulièrement pénible à ce sujet...) - mais au contraire une prose d'une limpidité et d'une beauté vraiment remarquable. Je suis heureux d'avoir renoué avec François Mauriac, et j'ai hâte de me replonger dans d'autres de ses romans.
Tout ça grâce à un vieux Livre de Poche acheté sur un marché toulousain un matin d'enregistrement...
C'est pourtant ce qui m'est arrivé il y a une dizaine de jours à Toulouse : sur un marché, un livre m'a tendu les mains et m'a dit "achète-moi". Je l'ai fait. C'était rien d'autre qu'un petit livre de poche, édition que je n'aime pas beaucoup d'habitude - mais son odeur de vieux livre et de bibliothèque s'accordait bien avec le nom de son auteur : François Mauriac, qui sent lui-même beaucoup la vieille bibliothèque...
Il faut dire que pendant mes études de Lettres, j'ai étudié deux années de suite Mauriac, avec un prof dont les cours étaient prêts depuis 10 ou 15 ans, et qui ne faisait même pas semblant de les adapter. Bernard Chochon s'appelait l'inénarrable, et sous sa conduite, Mauriac avait tout d'un vieux catho verbeux.
C'est donc fort surpris que j'ai acheté La Fin de la Nuit, de François Mauriac, dans une édition du Lirve de Poche datée de 1963. Un joli livre avec une tête de femme peinte sur la couverture, et dans la couverture duquel il est écrit "le Livre de Poche paraît toutes les semaines".
Il paraît que ce livre était une manière de suite à Thérèse Desqueyroux, autre roman mauriacien qu'il me semblait bien avoir lu - mais il y a tellement longtemps que je suis allé chez le bouquiniste le plus proche pour l'acheter et le relire (l'expérience prouvera que je l'avais déjà, survivance d'une autre époque où, visiblement, j'avais déjà bien aimé ce texte).
Eh bien voilà, que ce soit dit : Bernard Chochon, acceptez mes plus plates excuses : François Mauriac n'est pas le vieux con verbeux que vous nous avez présenté. Il est au contraire, dans Thérèse Desqueyroux, un magnifique compositeur d'intrigue (Thérèse, qui n'a pas été reconnue coupable de l'empoisonnement de son mari, prépare dans la voiture qui la ramène vers celui-ci son explication, et sa défense) et, dans La Fin de la Nuit, où l'on retrouve une Thérèse vieillie et mourante en prise avec les dernières affres de la passion amoureuse, un très fin observateur de l'âme humaine.
Ni ici ni là aucun Dieu salvateur, aucun vieux christianisme ranci (il me souvient d'un Mystère Frontenac particulièrement pénible à ce sujet...) - mais au contraire une prose d'une limpidité et d'une beauté vraiment remarquable. Je suis heureux d'avoir renoué avec François Mauriac, et j'ai hâte de me replonger dans d'autres de ses romans.
Tout ça grâce à un vieux Livre de Poche acheté sur un marché toulousain un matin d'enregistrement...
mardi 2 septembre 2008
le grand saut


C'était le 23 août, vers 16 heures : je finissais de faire ma voix avant de partir pour le raccord et le concert. Quand je suis à l'hôtel, je fais ça la télé allumée - sans le son, mais avec l'image.
Et, quel bonheur - voilà que je tombe en direct sur l'épreuve du plongeon masculin. S'avance un concurrent ; il plonge et il sort, pleurant de joie et embrassant tout le monde : ce petit mec venait de devenir champion olympique, à la surprise générale semble-t-il (oui : le sport pour moi c'est surtout esthétique...). 4 secondes plus tard tout était différent.
Matthew Mitcham il s'appelle le beau bébé, et je viens de découvrir qu'il est ouvertement gay. Bon. Je garde surtout de lui l'image d'un magnifique garçon tellement concentré avant son saut, de ses larmes ensuite - et de l'envie que beaucoup ont dû ressentir comme moi : de le prendre dans mes bras.
lundi 1 septembre 2008
un été de Lapin
alors voilà : il paraît que la saison estivale est terminée, que septembre est arrivé...
L'heure d'un petit bilan rigolo d'un été de Lapin Chantant -
du 1er juillet au 31 août j'ai :
- donné 12 concerts
- enregistré 2 disques
- eu 18 jours de répétitions pour tout ça
- voyagé 94 heures, en train ou en bus
- dormi dans 24 endroits différents et
- passé seulement 12 nuits à Paris
- pris 15 jours de vacances
- lu 11 livres
- regardé 54 épisodes de Scrubs en DVD (pendant les pauses, c'est super)
de quoi nourrir plusieurs billets à venir, - puisque je suis à Paris pour quelques jours, vu que je me suis fait virer d'une production : to be continued !
L'heure d'un petit bilan rigolo d'un été de Lapin Chantant -
du 1er juillet au 31 août j'ai :
- donné 12 concerts
- enregistré 2 disques
- eu 18 jours de répétitions pour tout ça
- voyagé 94 heures, en train ou en bus
- dormi dans 24 endroits différents et
- passé seulement 12 nuits à Paris
- pris 15 jours de vacances
- lu 11 livres
- regardé 54 épisodes de Scrubs en DVD (pendant les pauses, c'est super)
de quoi nourrir plusieurs billets à venir, - puisque je suis à Paris pour quelques jours, vu que je me suis fait virer d'une production : to be continued !
jeudi 21 août 2008
...du reste de ta vie
Ceux qui lisent régulièrement ce blog (est-ce que c'est simplement l'été ou est-ce que c'est simplement que ce que j'écris n'intéresse plus personne ? je n'ai quasiment plus de commentaires, et peut-être donc plus de lecteurs ?...) le savent : j'aime les petites histoires qui disent des choses plus profondes qu'elles ne le laissent paraître de prime abord. C'est pour ça que je suis un lecteur de fictions uniquement, et que j'aime les films "réalistes" : parce qu'ils offrent une fenêtre pour entrer dans ma réflexion, parce qu'ils me marquent souvent très profondément, en ce qu'ils me rejoignent profondément...
Je suis allé voir par le plus grand des hasards (merci la carte UGC et les après-midis d'errance cinématographique...) Le premier jour du reste de ta vie, de Rémi Bezançon. Non seulement par hasard mais, qui plus est, à contre-coeur : j'avais vu la bande-annonce, et elle ne reflète pas le vrai visage du film, à mon sens. On s'attend à voir une gentille comédie française - c'est à une micro radioscopie de la famille française qu'on assiste pendant près de 2 heures.
L'histoire ? en cinq chapitres, qui sont autant de dates marquantes, on nous raconte l'histoire d'une famille française. D'une simple famille française - une petite histoire, en somme, faite de petites choses, de ces détails qui ne marquent absolument pas l'Histoire, ni même l'histoire : un fils qui part habiter seul, une fille qui grandit, un père qui a mal au dos... Impossible d'en raconter plus parce que ce film est fait de petites choses, de ces choses qui, moi, me touchent tellement profondément.
Ils sont donc cinq acteurs principaux, et les quelques autres qui gravitent autour d'eux : ainsi Roger Dumas est-il un grand-père vraiment remarquable, et Jacques Gamblin un père à la fois présent, discret, attentif et effacé - mais c'est Zabou Breitman qui porte le film de bout en bout, à mon sens : on la voit vieillir avec ses enfants, ne plus les comprendre, essayer de continuer à être là quand même, et c'est absolument formidable. La manière dont elle mange quand même un petit four au mariage raté de son fils raconte beaucoup sur cette mère, et sur la parfaite adéquation de son interprète.
Je suis allé voir par le plus grand des hasards (merci la carte UGC et les après-midis d'errance cinématographique...) Le premier jour du reste de ta vie, de Rémi Bezançon. Non seulement par hasard mais, qui plus est, à contre-coeur : j'avais vu la bande-annonce, et elle ne reflète pas le vrai visage du film, à mon sens. On s'attend à voir une gentille comédie française - c'est à une micro radioscopie de la famille française qu'on assiste pendant près de 2 heures.
L'histoire ? en cinq chapitres, qui sont autant de dates marquantes, on nous raconte l'histoire d'une famille française. D'une simple famille française - une petite histoire, en somme, faite de petites choses, de ces détails qui ne marquent absolument pas l'Histoire, ni même l'histoire : un fils qui part habiter seul, une fille qui grandit, un père qui a mal au dos... Impossible d'en raconter plus parce que ce film est fait de petites choses, de ces choses qui, moi, me touchent tellement profondément.
Ils sont donc cinq acteurs principaux, et les quelques autres qui gravitent autour d'eux : ainsi Roger Dumas est-il un grand-père vraiment remarquable, et Jacques Gamblin un père à la fois présent, discret, attentif et effacé - mais c'est Zabou Breitman qui porte le film de bout en bout, à mon sens : on la voit vieillir avec ses enfants, ne plus les comprendre, essayer de continuer à être là quand même, et c'est absolument formidable. La manière dont elle mange quand même un petit four au mariage raté de son fils raconte beaucoup sur cette mère, et sur la parfaite adéquation de son interprète.
lundi 11 août 2008
viré
Il y a maintenant 8 ans que j'exerce à plein temps le métier de chanteur.
Je suis très lucide sur mes qualités et mes défauts - surtout mes défauts, il est vrai. J'ai, entre beaucoup d'autres, celui de n'être pas sûr de moi, de me sentir souvent illégitime, comme un imposteur au sein d'une équipe. Pendant de nombreuses années, je suis souvent parti pour une production en me disant que j'en serais certainement viré avant la fin, qu'ils se rendraient compte que je n'étais pas la personne requise pour ce travail et qu'il y avait erreur...
Et puis j'ai progressé, au moins sur ça : je travaille, dur, pour arriver le plus prêt possible aux premières répétitions, sachant que la première impression est souvent marquante et durable, et j'ai perdu cette inquiétude qu'on me dise "désolé, mais on s'est trompés, vous pouvez rentrer chez vous". On me dit souvent que je suis un chanteur fiable, et ce n'est pas la moindre de mes avancées.
Et voilà que ça m'arrive - que ça m'arrive en fait pour la première fois : samedi, un chef avec qui j'avais eu grand plaisir à travailler m'a envoyé un mail pour me dire qu'en fait il préférait que je reste chez moi pour la suite de la production, le mois prochain. C'est amusant : je m'y attendais, quelque chose que je ne saurais pourtant décrire dans l'ambiance du travail m'avait gêné, malgré son intérêt. Sans doute sentais-je que j'étais à la limite de mes moyens, et surtout qu'on ne me disait rien pour soit me mettre à l'aise soit me faire avancer.
Je me retrouve donc avec plein de temps libre le mois prochain. J'aurai le temps de retourner au cinéma, de m'occuper de ma maison, de regarder les quarante films que j'ai enregistrés, de travailler pour la suite (chargée) - peut-être aussi un peu de me remettre en question et, pourquoi pas, de déprimer. Mais je vais essayer de ne pas...
Je suis très lucide sur mes qualités et mes défauts - surtout mes défauts, il est vrai. J'ai, entre beaucoup d'autres, celui de n'être pas sûr de moi, de me sentir souvent illégitime, comme un imposteur au sein d'une équipe. Pendant de nombreuses années, je suis souvent parti pour une production en me disant que j'en serais certainement viré avant la fin, qu'ils se rendraient compte que je n'étais pas la personne requise pour ce travail et qu'il y avait erreur...
Et puis j'ai progressé, au moins sur ça : je travaille, dur, pour arriver le plus prêt possible aux premières répétitions, sachant que la première impression est souvent marquante et durable, et j'ai perdu cette inquiétude qu'on me dise "désolé, mais on s'est trompés, vous pouvez rentrer chez vous". On me dit souvent que je suis un chanteur fiable, et ce n'est pas la moindre de mes avancées.
Et voilà que ça m'arrive - que ça m'arrive en fait pour la première fois : samedi, un chef avec qui j'avais eu grand plaisir à travailler m'a envoyé un mail pour me dire qu'en fait il préférait que je reste chez moi pour la suite de la production, le mois prochain. C'est amusant : je m'y attendais, quelque chose que je ne saurais pourtant décrire dans l'ambiance du travail m'avait gêné, malgré son intérêt. Sans doute sentais-je que j'étais à la limite de mes moyens, et surtout qu'on ne me disait rien pour soit me mettre à l'aise soit me faire avancer.
Je me retrouve donc avec plein de temps libre le mois prochain. J'aurai le temps de retourner au cinéma, de m'occuper de ma maison, de regarder les quarante films que j'ai enregistrés, de travailler pour la suite (chargée) - peut-être aussi un peu de me remettre en question et, pourquoi pas, de déprimer. Mais je vais essayer de ne pas...
mardi 5 août 2008
l'Emmerdeuse
C'était un long voyage en train, de ces voyages qu'on aime faire tranquilles, en lisant ou en dormant un peu...
Elle est montée à Lyon. Je l'ai tout de suite vue : entre deux âges, habillée comme Simone de Beauvoir sur les photos de ses livres, avec un turban sur la tête - d'une élégance surannée, et des lunettes depuis longtemps passées de mode.
Elle a tout de suite commencé à parler avec sa voisine, juste de l'autre côté du couloir. Quand je dis parler - à solliloquer comme ces gens atteints de diarrhée verbale qui peuvent parler (à forte et intelligible voix, autant que faire se peut) de tout pendant des heures à leur voisin qui n'en peut mais. Il suffit d'acquiescer une seule fois pour que le flot se déverse, sans jamais tarir. Nous apprîmes donc que l'Emmerdeuse était professeur dans une université et qu'elle allait en vacances chez un de ses enfants, qu'elle devait encore changer de train à Vendôme pour prendre la dernière correspondance pour Paris et qu'il ne fallait pas qu'elle la rate, sinon elle serait bien embêtée mais peut-être qu'elle pourrait éventuellement descendre à Tours pour dormir chez un autre fils si on avait un problème.
Voilà notre Emmerdeuse partie vers la voiture bar (après avoir longuement disserté à forte voix sur quelle direction prendre pour y aller, et si la voiture bar était en wagon 14 ou 4, parce que la semaine dernière c'était dans la 4...) et, du même coup, notre "espace bas" redevenu tranquille. Je me replonge délicieusement dans Bassani (ça, j'en reparlerai !) - et revoilà notre Emmerdeuse, rassasiée, qui revient une demi-heure plus tard en disant que vraiment c'est pas si cher le wagon bar, qu'on paie le même prix dans un restaurant, qu'il y a une formule à tel prix et une autre à tel autre et que quand même c'est pas si mauvais, en fin de compte.
Puis, enfin, elle entame la lecture attentive (et annotée) d'un gros livre. Normal, pour un prof d'université, pensé-je. Nous voilà tranquilles, pensé-je aussi. Las ! il fallait à notre Emmerdeuse un calme et un silence total pour lire - ce qui, après le bordel qu'elle avait foutu en parlant haut et fort, était déjà un comble : la voilà donc partie à arpenter le couloir et à dire à untel "c'est votre ordinateur qui fait ce bruit ?", à tel autre "vous pourriez baisser vos écouteurs ?"... J'ai cru voir Dolorès Ombrage sortie d'un Harry Potter.
On continue notre longue route, l'Emmerdeuse lisant et annotant, puis enfin dormant (l'occasion pour moi de voir qu'elle lit, avec toute l'attention susnotée, une biographie d'... Yves Saint-Laurent !). Puis, tout d'un coup, la panne : le train s'arrête, sans explication, puis, un moment après, on apprend que nous avions un problème de caténaire et que nous allions devoir repartir en sens inverse, que nous aurions donc probablement un retard d'une demi-heure au moins.
Voilà donc notre Emmerdeuse, bien réveillée, qui recommence à parler à sa voisine de son train à prendre à Vendôme, de ce que c'est le dernier et de ce qui se passera si on a du retard - et de vérifier, une fois encore, sur son horaire, prenant sa voisine à témoin de l'horreur de sa situation.
Le retard se confirme et même augmente. L'Emmerdeuse demande donc à mon voisin (celui à qui elle a tout à l'heure dit de baisser ses écouteurs) si elle peut lui emprunter son portable parce qu'elle n'en a pas ("mon frère dit que je suis un fossile", ajoute-t-elle), pour appeler son fils. Il s'exécute, pas rancunier. La communication est mauvaise et elle hurle dans le téléphone (puisqu'elle parlait déjà bien fort à sa voisine, c'était inévitable) qu'elle est dans le train ("nous aussi", dit quelqu'un dans son dos !) et qu'elle sera en retard parce qu'"on a un problème de cathéter".
Tout le wagon éclate de rire. Il n'y avait donc pas que moi qui étais exaspéré...
Elle est montée à Lyon. Je l'ai tout de suite vue : entre deux âges, habillée comme Simone de Beauvoir sur les photos de ses livres, avec un turban sur la tête - d'une élégance surannée, et des lunettes depuis longtemps passées de mode.
Elle a tout de suite commencé à parler avec sa voisine, juste de l'autre côté du couloir. Quand je dis parler - à solliloquer comme ces gens atteints de diarrhée verbale qui peuvent parler (à forte et intelligible voix, autant que faire se peut) de tout pendant des heures à leur voisin qui n'en peut mais. Il suffit d'acquiescer une seule fois pour que le flot se déverse, sans jamais tarir. Nous apprîmes donc que l'Emmerdeuse était professeur dans une université et qu'elle allait en vacances chez un de ses enfants, qu'elle devait encore changer de train à Vendôme pour prendre la dernière correspondance pour Paris et qu'il ne fallait pas qu'elle la rate, sinon elle serait bien embêtée mais peut-être qu'elle pourrait éventuellement descendre à Tours pour dormir chez un autre fils si on avait un problème.
Voilà notre Emmerdeuse partie vers la voiture bar (après avoir longuement disserté à forte voix sur quelle direction prendre pour y aller, et si la voiture bar était en wagon 14 ou 4, parce que la semaine dernière c'était dans la 4...) et, du même coup, notre "espace bas" redevenu tranquille. Je me replonge délicieusement dans Bassani (ça, j'en reparlerai !) - et revoilà notre Emmerdeuse, rassasiée, qui revient une demi-heure plus tard en disant que vraiment c'est pas si cher le wagon bar, qu'on paie le même prix dans un restaurant, qu'il y a une formule à tel prix et une autre à tel autre et que quand même c'est pas si mauvais, en fin de compte.
Puis, enfin, elle entame la lecture attentive (et annotée) d'un gros livre. Normal, pour un prof d'université, pensé-je. Nous voilà tranquilles, pensé-je aussi. Las ! il fallait à notre Emmerdeuse un calme et un silence total pour lire - ce qui, après le bordel qu'elle avait foutu en parlant haut et fort, était déjà un comble : la voilà donc partie à arpenter le couloir et à dire à untel "c'est votre ordinateur qui fait ce bruit ?", à tel autre "vous pourriez baisser vos écouteurs ?"... J'ai cru voir Dolorès Ombrage sortie d'un Harry Potter.
On continue notre longue route, l'Emmerdeuse lisant et annotant, puis enfin dormant (l'occasion pour moi de voir qu'elle lit, avec toute l'attention susnotée, une biographie d'... Yves Saint-Laurent !). Puis, tout d'un coup, la panne : le train s'arrête, sans explication, puis, un moment après, on apprend que nous avions un problème de caténaire et que nous allions devoir repartir en sens inverse, que nous aurions donc probablement un retard d'une demi-heure au moins.
Voilà donc notre Emmerdeuse, bien réveillée, qui recommence à parler à sa voisine de son train à prendre à Vendôme, de ce que c'est le dernier et de ce qui se passera si on a du retard - et de vérifier, une fois encore, sur son horaire, prenant sa voisine à témoin de l'horreur de sa situation.
Le retard se confirme et même augmente. L'Emmerdeuse demande donc à mon voisin (celui à qui elle a tout à l'heure dit de baisser ses écouteurs) si elle peut lui emprunter son portable parce qu'elle n'en a pas ("mon frère dit que je suis un fossile", ajoute-t-elle), pour appeler son fils. Il s'exécute, pas rancunier. La communication est mauvaise et elle hurle dans le téléphone (puisqu'elle parlait déjà bien fort à sa voisine, c'était inévitable) qu'elle est dans le train ("nous aussi", dit quelqu'un dans son dos !) et qu'elle sera en retard parce qu'"on a un problème de cathéter".
Tout le wagon éclate de rire. Il n'y avait donc pas que moi qui étais exaspéré...
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